Deux heures trente de voiture nous séparent de Leh, la capitale du Ladak également siège administratif du Zanskar où nous venons de passer trois journées dans «le plus luxueux hôtel hivernal » de la ville : pas d’eau courante mais un système de soufflerie permettant de chauffer nos chambres entre sept et douze degrés une partie de la journée, trois degrés dans la salle à manger. Ce temps nécessaire d’acclimatation à l’altitude passé (nous avons atterri à 3400 mètres et y resterons), nous voici sur la glace de la Tchadar, ce fleuve qui en gelant permet l’accès hivernal à l’une des régions les plus isolées du monde, mythe himalayen.
Notre parcours sur la rivière gelée nous mènera jusqu’à Karsha à proximité de Padum, la capitale du Zanskar, un trajet de 250 Km aller-retour en quinze jours, des températures qui vont osciller entre zéro (rarement) et moins quarante degrés. En ce moment nous découvrons cet univers, tout en nous initiant à une activité nouvelle : « la marche sur glace », nous n’utilisons pas de crampons, cela casserait notre patinoire naturelle et nous y perdrions de l’énergie. Quel bonheur d’être en contact direct avec cette eau solide, une structure qui change au fil des pas, des heures, des jours, jamais la même consistance. Parfois elle « accroche » et la marche est aisée puis, soudainement elle devient glissante nous surprenant le temps d’une chute. Il y a la forme « glace pilée », qui loin de venir égayer des douceurs alcoolisées dont nous nous dispensons durant la journée nous tient en éveil dans la structure sur laquelle elle repose est toujours énigmatique. Il peut s’agir d’une glace dure très glissante et humide, un peu style planche à savon ou d’une surface de glace fondue qui cède fréquemment, c’est ainsi que nous descendons régulièrement de quelques décimètres goûter la Tchadar de nos membres inférieurs, certains adoptent alors le passage à « quatre pattes » pour s’alléger. Pertes d’équilibres, rétablissements dignes de contorsionnistes, nous cheminons de façon fort comique sur la Tchadar.
Quelquefois, comme dans un conte, le fleuve s’est figé en plein mouvement, et il nous faut circuler entre des vagues de glace, inventant des techniques clownesques pour essayer, pas toujours avec succès, de rester debout dans les parties déversantes qui aboutissent trop souvent à nos goûts à des vasques d’eau glacée, voire aux parties aquatiques du fleuve. Nous marchons au rythme de nos bâtons frappant la glace, peu à peu nous apprenons à nous guider à ce son qui nous renseigne sur la solidité de notre plancher gelé. Nous arrivons sur le fleuve dans une phase de refroidissement après une longue période de redoux, il fait donc très froid (jusqu’à moins quarante degrés en milieu de journée avec un vent glacial) mais les conditions de glace sont encore mauvaises, peu importe, l’heure est à la découverte et le fleuve devrait regeler puisqu’il fait froid ! Pour varier les plaisirs, l’itinéraire sur la Tchadar est aussi ponctué de portions sans glace, il y a alors deux solutions : passer dans l’eau si celle-ci n’est pas trop profonde, nous le ferons quelques fois, ou passer par les rochers des rives ce qui s’apparente à de l’escalade. Il y aura quelquefois pour certains d’entre nous, des moments maudits, à cause du froid, des passages dans l’eau qui mouillent nos chaussons intérieurs de bottes, des mauvaise chutes, de la fatigues, de l’inconfort des camps sur les berges du Fleuve, de quelques angines, rhumes et autres soucis médicaux.. Mais ces moments difficiles qui nous permettent de ressentir la réalité, grandissent le voyage. Il faut parfois vivre certaines choses pour comprendre, personne n’oubliera que ce qui est un passage remarquable de nos carnets de vie est le quotidien de gens nés ailleurs, nés ici, que nous sommes venus rencontrer. Nous essayerons de nous adapter au mieux, à leur image, à la vie de la Tchadar, nous n’y arriverons pas totalement mais l’essentiel est là, et je lie dans leur regard une forme de respect pour ce que nous essayons de faire. Iraient-ils eux, se promener sur un fleuve gelé et isolé du monde s’ils avaient le loisir de se glisser dans une vie moins rude ? J’ai posé la question plusieurs fois, ceux qui ne peuvent imaginer une autre vie ont éclaté de rire, mais ceux qui connaissent le confort n’aiment pas le dur hiver Zanskari. Destins croisés, quêtes différentes. Les hommes qui nous accompagnent, comme ceux que nous rencontrerons, ne cesseront de nous impressionner. Je parcours les montagnes du monde plus de six mois sur douze, et salue toujours avec la même intensité, l’énergie, la gentillesse, la dignité, la force physique comme la puissance mentale des gens éduqués par l’Himalaya Viens l’heure du premier camp, pour laisser les grottes à nos compagnons Znaskaris, moins bien équipés, nous installons nos tentes sur le sable des berges de la Tchadar. Inutile de sortir la panoplie habituelle du trekkeur : lingettes et lait de toilettes sont gelés et le resteront, seul le dentifrice est opérationnel. La température chute sitôt la nuit tombée, nous nous réunissons autour des feux magiques de nos porteurs qui n’hésitent pas à grimper haut et loin pour ramener du bois ou bien autour de notre cuisinier qui nous régalera toujours. Nous sommes loin, ailleurs. Nous apprenons à vivre autrement. Je m’endors heureuse, bercée par le son intense et sourd de la glace qui travaille. Premier réveil, nous découvrons l’ambiance des petits matins, - 10º sous la tente dont il faut s’extraire, regards attendris à nos sacs de couchage tellement agréables, début des activités : nous nous amusons avec nos arceaux de tentes glacés … Une heure et un petit déjeuner plus tard, nous voici à nouveau sur la glace, nous abordons la partie la plus froide de la Tchadar, de magnifiques gorges qui se resserrent certaines fois pour former un canyon dans une ambiance de lumière bleu couleur glace. Nous faisons face à un vent fort et très froid, grâce à lui, la glace est bonne. J’ai appris à aimer ce vent, il m’oblige à m’emmitoufler sous peine de gelures, et rends la communication difficile, à cause de lui je m’isole des autres pour me trouver moi-même et pour multiplier en moi toute la puissance et la beauté des sensations offertes par la nature environnante. Sur la Tchadar il n’est pas un jour sans magie, le fleuve se transforme en grand théâtre, la météo, excellente pour la mise en scène, y orchestre un somptueux opéra. Nos pas nous guident de légende en légende, de surprise en émerveillement. Parfois les sourires stylisés dessinés par des bulles d’air ou de neige emprisonnées sous la glace, d’autres fois les traces d’animaux et en particulier de félins nous devancent de quelques heures, des poissons nagent sous la glace, plus rarement une horde de loups se laisse surprendre. Il y a la beauté des rochers magnifiquement sculptés par les eaux estivales et de fantastiques éclairages sur les falaises exceptionnelles aux couleurs variées. Nous observons le résultat du soulèvement de la plaque eurasienne par ce qui fut le sous continent indien, phénomène vieux de 50 millions d’années mais toujours en mouvement au rythme de 5 cm par an, d’où des formations géologiques spectaculaires, uniques au monde. Et lorsque la nuit tombent les grottes s’illuminent des feux et des voix de nos compagnons locaux, tandis que l’odeur du curry embaume la tente cuisine. Au matin de notre troisième jours de Chadar, la glace est vraiment très mauvaise, nous mettrons trois heures de marche dans l’eau et d’escalade pour couvrir un parcours qui nécessite ordinairement seulement quarante cinq minutes. Nous décidons de monter sur Lingshed, magnifique village situé trois heures plus haut, la glace se reformera peut être en 24 heures. Une famille nous accueille dans sa maison, autour de nous le grand blanc et un air de paradis.
Les maisons Zanskari sont faites de murs en briques de terre cuite sur des fondations en pierre, les toits plats faits de lotis de saule sur des poutres de peuplier où l’on fait sécher le bois et le fourrage sont la preuve qu’il ne neige pas beaucoup. Niché entre les deux chaînes de montagne les plus hautes du monde, celles de l’Himalaya au sud et celles du Karakoram qui arrête l’humidité au Nord, le Zanzkar bénéficie d’un climat semi-désertique, avec moins de 90 mm d’eau par an. Mais ne nous y trompons pas, les cols situés plus haut sont tout de même suffisamment enneigés pour devenir de sérieux obstacles à la progression, et ils sont nombreux dans ce « pays entre les cols ». En été, je me souviens en avoir franchi cinq pour gagner Padum depuis Lamayuru en 7 jours de marche. C’est ainsi que durant les sept mois d’hiver la Tchadar est le seul moyen de gagner le cœur du Zanskar. Cheminer le long des fonds de vallées gelés est d’ailleurs une pratique fort ancienne, les caravanes qui partaient jadis d’Asie centrale et du Tibet et qui firent du Ladak durant des siècles, une plaque tournante du commerce transhymalayen utilisaient déjà ces voies d’accès hivernales qui avaient la préférence de certains marchands.
Le confort des maisons est rudimentaire, la vie s’organise autour de la cuisine d’hiver, en position centrale, elle est protégée de l’extérieur par l’ensemble des autres pièces, c’est souvent le seul endroit chauffé. Les maisons les plus cossues possèdent une seconde pièce chauffable grâce à un poêle à bois et à bouses de yak séchées. Mais bois et charbon étant des matières rares et chères, les Zanskaris n’ont qu’à supporter le froid, le combustible étant d’abord nécessaire pour cuisiner. En ce qui nous concerne, les capacités d’adaptation de nos organismes de français me surprennent, nos réveils par zéro degré nous semblent confortables tandis que nous avions froid dans notre hôtel chauffé il y a quelques jours, nous nous sommes également adaptés aux conditions de vie. La Tchadar nous aurait-elle déjà transformé ? Le lendemain, la gent masculine du groupe se rends au monastère, pour nous les femmes, c’est interdit aujourd’hui, messieurs les moines méditent. Le paysage est resplendissant, nous observons un renard s’approcher des maisons avant de nous rendre à l’école, celle financée par une association autrichienne, l’école publique est fermée, l’hiver y sonne l’heure de très très grandes vacances. Et c’est parce que ces vacances étaient trop longues et que paroles d’instituteur Zanskari, les enfants oubliaient beaucoup trop de choses que des associations ont mis en place, dans quelques villages du secteur, un système de serres qui permet aux enfants d’étudier en hiver par des températures raisonnables. Nous regagnons le fleuve en milieu d’après midi, et miracle : il a regelé en vingt quatre heures ! Sonam, notre guide, en saute de joie. Nous sortons du fleuve le lendemain en fin d’après-midi soit cinq jours après notre départ de Chilling. L’horizon s’élargit, un nouveau monde se dévoile, très différent de celui des gorges englacées dont nous sortons . Ce soir nous dormons à Pigmo, le premier village de la vallée de la Tchadar abritant quelques maisons seulement.
L’incroyable Tchadar ne serait rien d’exceptionnel si elle ne nous ouvrait pas les portes de cette vallée perdue aux confins de l’hiver, si elle n’avait pas sa raison d’être dans le cœur des gens d’ici. Nous montons vers Karsha rive droite, nous redescendrons rive gauche, nous marchons à présent sur des sentiers enneigés à travers la vallée désormais beaucoup plus large. Zangla est à mon sens le plus beau village du secteur, nous faisons étape dans la maison voisine de celle du roi actuel qui veille honorifique ment sur Zangla et les deux villages voisins, Pishu et Pigmo. Son ancien château qui nous surplombe a été déserté, essentiellement à cause d’un problème d’eau, le gros problème du village. J’ai rencontré le roi Thuptan Thardot en septembre dernier, il était alors de passage dans sa maison en cette période de moisson. Il avait eu la gentillesse de m’inviter quelques heures dans sa maison et de me raconter son père, le trône familial qui occupe une pièce de la maison donnant sur la terrasse en face du monastère privé, j’avais été très heureuse de me plonger d’une si jolie manière dans une atmosphère majestueuse, de percevoir un passé si proche qu’il était encore abordable. Aujourd’hui la famille qui garde sa maison nous offre le thé, le maître des lieux quant à lui, est à Leh où il vit la plus part du temps. Le village vit au rythme hivernal, il n’y a pas grand chose à faire en cette saison, il suffit de nourrir le bétail et d’entretenir les étables en prenant soin de conserver les bouses de yaks, précieux combustible. Les Zanskaris tissent, chantent et racontent des histoires, ils se rendent également aux fêtes religieuses qui ont lieu dans certains monastères.
Dans chacun des villages traversés, nous observerons que la population participe à quatre à cinq semaines de prière collective. Nos porteurs sont très heureux d’avoir trouvé auprès de nous, à la fois une distraction et un revenu.. Lors d’une pose déjeuner à Rinam, nous rencontrons une famille qui vit d’une manière qui ne nous est pas familière, l’un de nos porteurs partage sa femme avec ses frères, il s’agit de polyandrie fraternelle, officiellement interdite depuis 1941 mais encore pratiqué. Une femme peut ainsi épouser une fratrie pour éviter le morcellement des terres arables tout en participant à la baisse de la croissance démographique, l’ennemie du développement du pays (l’Inde possède un excellent produit national brut, mais il devient catastrophique si on le rapporte au nombre d’habitant). Nous monterons au monastère bouddhique de Tongde perché sur une falaise, 300 mètres au-dessus du village : une merveille qui aurait été fondé au XI º siècle par Marpa, le grand maître tibétain, c’est aujourd’hui un monastère gelugpa, la pièce-grotte, celle ou Marpa aurait médité contient de petits trésors bouddhiques. Le Zanskar fut une province du royaume tibétain jusqu’au Xº siècle avant d’être pris dans le cours de l’histoire, il en reste d’étroites ressemblances culturelles et une religion dominante, excepté à Padum : le bouddhisme tibétain. Au village on nous explique que l’apparition de nouvelles sources de revenus (tourisme, postes administratifs) fait que les cadets des familles ont d’autres alternatives que la voie monastique. Les aînés sont cependant les uniques héritiers, lorsqu’ils se marient leur père leur laissent la maison familiale pour aller s’installer plus étroitement, emportant quelques bêtes et conservant l’usufruit de quelques terres. Nous nous offrons une journée de repos à Karsha, beau village dominé par le plus grand monastère gelukpa du Zanskar qui abrite jusqu’à 160 moines. Les gens d’ici nous accueillent avec le plus grand soin, tant au monastère où le thé coule à flot jusque dans la cellule privée d’un moine, qu’au village où l’on nous a concocté un programme de danses locales. Ce soir depuis la fenêtre de la maison qui nous accueille je m’imprègne longuement des scènes de vie qui s’offrent à moi, je suis au bout du monde mais je ressens cela tellement naturellement qu’il me semble être aussi chez moi par mis ces gens, des vibrations intenses me parcourent, j’aimerai arrêter le temps, aller à contre courant de l’enseignement bouddhiste et retenir ces instants trop beaux. Alors je me remets en mémoire un texte du dalaï Lama : « Nous sommes, bon gré, malgré, plongés dans l’impermanence. Tout comme l’essence des êtres leur stabilité reste une illusion. La réalité nous glisse entre les doigts sans que nous puissions la retenir. » Le lendemain le ciel est dégagé, le spectacle est à son summum de beauté. Notre caravane repart, dans sept jours, si tout va bien nous sortirons du fleuve. Un fleuve toujours différent, il n’est pas d’aller-retour sur la Tchadar jamais identique, nous partons vivre un autre voyage.
Frédérique DELRIEU